“Le domaine public est un moteur essentiel pour la création, car bien souvent, on créée en s’appuyant sur ce qui existe déjà : Bach empruntait des airs populaires traditionnels pour composer ses morceaux ; que serait Picasso sans Titien, Vélasquez ou Ingres ? Led Zeppelin a révolutionné le rock en réinterprétant des standards du blues, etc.”
“Les profs ne sont pas armés intellectuellement pour suivre notre vie technicisée, ils n’ont actuellement aucune critique là-dessus. Il faut donc repenser en totalité l’Université. Il faut surtout comprendre que le numérique est en train de faire exploser ce qui est à la base de l’Université du XIXe siècle. Il faut repenser tout cela. En totalité. En fait, l’informatique est absolument partout, et on n’enseigne pas ça à l’école. On ne l’a pas même enseigné aux profs. Alors ils ne sont pas intellectuellement armés pour faire face à une génération bardée de smart phones, de caméras, de transformateurs. Il n’y a aucune réflexion sur ces changements, ni en France ni en Europe.”
Bernard Stiegler, “Le marketing détruit tous les outils du savoir”, sur Bastamag.
“Bref, procédez sur Internet comme vous le feriez dans une bibliothèque : sélectionnez vos sources en fonction de leur fiabilité et de leur pertinence. Auriez-vous l’idée, en bibliothèque, d’aller chercher la définition d’un terme littéraire dans Elle, sous prétexte que la collection complète de l’hebdomadaire est plus près de l’entrée que les dictionnaires spécialisés ?”
Guide pratique des exercices comparatistes | Anne Isabelle François, Yen-Maï Tran-Gervat. Paris : Presses Sorbonne nouvelle, 2010.
“Quand quelqu’un, jeune ou vieux, vous dit qu’il a eu la chance d’avoir un professeur qui l’a marqué, on peut être sûr que ce professeur était amoureux de la littérature, des sciences, d’une idée, et qu’il a communiqué son amour à ses élèves par osmose. Un enseignement sans chaleur, réduit à l’analyse et à l’exégèse, ne produit pas des lecteurs pour qui la lecture et la vie intellectuelle sont une passion de tous les jours.”
Doris Lessing, “Introduction à un guide de lecture”, in Le temps mord.
“L’autre jour, dans une très grande librairie, j’ai vu arriver deux adolescentes d’une quinzaine d’années, qui paraissaient aussi excitées que si elles se rendaient à une fête. Mais en voyant tous ces rayonnages couverts de livres, elles prirent soudain une expression inquiète et se serrèrent l’une contre l’autre en regardant à la ronde d’un air stupéfait. Voyant qu’elles allaient s’enfuir, je m’avançai vers elles et leur demandai si elles avaient besoin d’aide. Elles déclarèrent qu’elles cherchaient un livre. Quel livre ? Eh bien… elles n’en savaient rien. Leur professeur leur avait dit qu’elles devaient lire des livres et passer moins de temps devant la télévision. Elles n’imaginaient pas qu’il existait tant de livres. Non, il n’y en avait pas chez elles, leurs parents ne lisaient pas. Je vis alors ce qu’elles voyaient, un espace aussi vaste qu’un entrepôt et rempli de milliers de livres, dont chacun était un monde inconnu, un défi, un mystère. Je les accompagnai donc de rayon en rayon en leur expliquant qu’ils étaient classés par genre : romans, biographies (ouvrages retraçant la vie d’une personne), autobiographie (ouvrages retraçant la vie de leur auteur), animaux, voyages, sciences etc. Elles sortirent avec une demi-douzaine de livres, et j’espère qu’elles sont retournées plus tard dans une librairie.
Je crois que les gens travaillant avec des livres ou élevés dans une famille où leur présence allait de soi ne peuvent imaginer la confusion, l’effarement, le découragement qui s’empare nécessairement de jeunes gens auxquels on recommande de lire alors qu’ils n’ont ni parents ni amis plus âgés pour les conseiller.”
Doris Lessing, “Introduction à un guide de lecture”, in Le temps mord.
“Le temps est une excuse. Je me suis souvenu de ceci : le manque de temps, c’est l’excuse d’une absence de priorités, et celle de ceux qui ne veulent pas choisir.”
Nicolas Vanbremeersch, “Purge”, in Meilcour

Quant à moi, je maintiens la position exprimée depuis plus de dix ans.
À savoir que ce qui importe, c’est le texte, et non le livre.

Qu’en effet, le support a une influence sur le texte, autant pour la production littéraire que pour la lecture, mais que c’est un effet de transition (faut-il rappeler tous ces débats sur l’écriture à la plume, au stylo ou à la machine à écrire tout au long du 20e siècle ?…)

Que la question du support est négligeable en regard de celle du génie des auteurs (quand il est là).

Berlol, “Du génie des auteurs (quand il est là)”, Journal LittéRéticulaire 2.0
“Je vois aujourd’hui le blog un peu comme la prise d’indépendance de tout bibliothécaire adolescent, plein d’idéaux et bien vite rattrapé par le train-train, la pesanteur du système et de la profession… Bref.”
Piqué chez Bibolabo
“Et muni de cet ensemble d’éléments, à chaque fois que vous entrerez dans une bibliothèque, vous comprendrez que vous entrez dans un endroit pas tout à fait comme les autres. Dans un endroit finalement beaucoup plus « politique » que n’importe quel autre endroit. Dans un endroit où derrière les livres se joue aussi la possibilité pour une société de créer du lien, de construire des représentations communes ; ou bien d’en supprimer. Chaque fois que vous vous préparerez à travailler en bibliothèque, vous devrez vous souvenir que vous n’êtes pas seulement là pour faire de l’indexation et du catalogage (vous en ferez heureusement de moins en moins), mais qu’il est en revanche indispensable que vous deveniez le professionnel qui va permettre de faire émerger, “dans le calme, des documents que les autres médias détruisent ou noient dans le renouvellement insatiable de leur production” . Pour les faire émerger, pour les choisir, pour les retenir, et puis pour les offrir.”
Olivier Ertzscheid, “A quoi sert une bibliothèque ?”, sur son blog de cours
“L’utilisation des catalogues est très efficace, cependant elle ne peut pas remplacer une recherche à la bibliothèque. Aller dans les rayonnages permet parfois de trouver des livres que l’on aurait manqués si l’on s’était contenté d’une recherche sur le Net. Les auteurs utilisent parfois des titres auxquels on n’aurait pas pensé en cherchant par mots clés. Observer le classement choisi par les bibliothécaires peut alors être très précieux.”
Une bibliographie, pourquoi ? comment ?”, Devenir historien-ne
“Tout ce que l’on peut faire aujourd’hui, c’est repérer des possibles, en sachant que notre imagination est sûrement plus bornée que l’inventivité des techniques.”
Roger Chartier, in Brouillons d’écrivains. Via Après le livre, de François Bon.
“A la génération précédente, un professeur de sciences à la Sorbonne transmettait presque 70% de ce qu’il avait appris sur les mêmes bancs vingt ou trente ans plus tôt. Elèves et enseignants vivaient dans le même monde. Aujourd’hui, 80% de ce qu’a appris ce professeur est obsolète. Et même pour les 20% qui restent, le professeur n’est plus indispensable, car on peut tout savoir sans sortir de chez soi ! Pour ma part, je trouve cela miraculeux. Quand j’ai un vers latin dans la tête, je tape quelques mots et tout arrive : le poème, l’Enéide, le livre IV… Imaginez le temps qu’il faudrait pour retrouver tout cela dans les livres ! Je ne mets plus les pieds en bibliothèque. L’université vit une crise terrible, car le savoir, accessible partout et immédiatement, n’a plus le même statut. Et donc les relations entre élèves et enseignants ont changé. Mais personnellement, cela ne m’inquiète pas. Car j’ai compris avec le temps, en quarante ans d’enseignement, qu’on ne transmet pas quelque chose, mais soi. C’est le seul conseil que je suis en mesure de donner à mes successeurs et même aux parents : soyez vous-mêmes ! Mais ce n’est pas facile d’être soi-même.”
Michel Serres, “Petite Poucette, la génération mutante”, entretien avec Libération
“On a construit la Grande Bibliothèque au moment où l’on inventait Internet ! Ces grandes tours sur la Seine me font penser à l’observatoire qu’avaient fait construire les maharajahs à côté de Delhi, alors que Galilée, exactement à la même époque, mettait au point la lunette astronomique. Aujourd’hui, il n’y a que des singes dans l’observatoire indien. Un jour, il n’y aura plus que des singes à la Grande Bibliothèque.”
Michel Serres, “Petite Poucette, la génération mutante”, entretien avec Libération
“John Perry Barlow, l’un des fondateurs en 1990 de l’EFF, l’Electronic Frontier Foundation, le syndicat américain des utilisateurs de l’internet, l’une des rares personnalités présentes à l’e-G8 à défendre des valeurs qui ne se traduisent pas immédiatement par un prix, évoqua une autre justification à l’appareil répressif proposé : la propriété intellectuelle, qu’il caractérisa à juste titre comme une notion distincte de celle du « droit d’auteur » : comme un brevet pris par une société commerciale sur la pensée de quelqu’un qui ne récoltera, lui ou elle, in fine que des miettes des sommes récoltées.”
Paul Jorion, chronique dans le supplément Économie du Monde daté du 7 juin 2011, “e-G8 : un monde nouveau, sosie de l’ancien”. Via le blog de l’auteur.
“Valence hocha la tête. Maria était comme un animal spécialisé. Depuis trente ans, elle avait consacré l’énergie de ses cinq sens à veiller sur la Bibliothèque. Dans la rue, elle devait être aussi infirme qu’une taupe à l’air libre, mais ici, on voyait mal en effet comment on aurait pu échapper à sa perception.”
Fred Vargas, Ceux qui vont mourir te saluent